Exposition... Iris Hutegger... reportée...

Exposition... Iris Hutegger... reportée...
27/03/2020 > 09/05/2020

Iris Hutegger : Horizon à de rares intervalles

Il faudrait presque ne rien écrire sur son travail. Ou s’assurer que le public ne lira les textes qu’après avoir découvert les œuvres. Préserver l’enchantement.
C’est d’abord un paysage. Des courbes grises sur un horizon blanc, de la roche. Puis apparaissent des brins d’herbes, des mousses et des tapis de fleurs. Une montagne de printemps.
Approchez-vous. Plus près. Le végétal gagne en relief. Avant de disparaître : des fils de polyester ont remplacé l’herbe et la mousse. C’est un entrelacs cousu à la machine, plus ou moins serré, plus ou moins épais.
Iris Hutegger fait pousser des fleurs dans le désert.
Comme les plus belles histoires, celle-ci commence par un malentendu. Iris Hutegger prend des cours à la haute-école d’art de Bâle, en Suisse. Mécontente des photographies qu’elle vient de réaliser, la jeune femme songe à déchirer les tirages. Puis aperçoit la machine à coudre posée sur une table à côté. « Je n’ai pas réfléchi, cela a été instinctif. J’ai pris les images et j’ai commencé à coudre par-dessus. Cela a été ma manière de les détruire. » C’était en 2003 et depuis, l’Autrichienne installée en Suisse n’a jamais cessé. Il lui a fallu deux années d’expérimentation pour trouver la bonne technique, le bon papier.
Les photographies sont prises en argentique avec des pellicules couleur avant d’être passées en noir et blanc, manière de les rendre plus abstraites, de « transformer la photographie en image ». Les montagnes, et quelquefois les bords de mer, se situent en Suisse, en Islande ou encore aux Etats-Unis mais cela n’a pas d’importance. Iris Hutegger les choisit précisément sans végétation pour empêcher toute identification, mêlant les courbes douces aux falaises abruptes.
La couture d’un tirage peut durer une semaine ou une année, l’artiste travaille plusieurs photographies à la fois, jouant des va-et-vient et procédant par petites touches jusqu’à atteindre ce qu’elle avait imaginé. Les camaïeux varient en épaisseur, parfois si légers que l’on dirait une coquetterie de la montagne, comme un léger fard à paupière. Jamais ils n’atteignent le ciel, d’un blanc laiteux. La palette d’Iris Hutegger est restreinte, favorisant le doute et la contemplation silencieuse. La brodeuse n’appose ni fleurs ni mousse mais des couleurs, des structures et des ambiances.
Le geste en appelle à la peinture et à la sculpture tant qu’aux premiers tirages photographiques colorisés à la main. Mais l’utilisation de la machine est une évidence. « C’est un outil, cela permet une distance par rapport à l’œuvre. Et je voulais m’éloigner du côté artisanat féminin. » Le galeriste Jacques Cerami, lui, y voit une forme de violence, une manière de manifester contre la marche du monde, loin de l’image des femmes penchées sur leur ouvrage. « C’est vrai qu’il y a quelque chose de violent dans mon travail, puisque chaque œuvre démarre par une destruction. Il est toujours difficile pour moi de commencer parce que je sais que j’abîme une photographie », acquiesce Iris Hutegger. Cicatrices aussitôt comblées par le fil.
Ce travail d’orfèvre offre une réflexion sur la notion de paysage et la préservation de la nature. Les lieux sélectionnés par l’artiste sont vierges de toute présence humaine. Trop inhospitaliers, ils sont les derniers prés carrés de Mère Nature. « Jusqu’à quand ? », semble demander Iris Hutegger en y apposant sa griffe. « Nous perdons toujours plus de paysages », déplore l’artiste. Elle a choisi d’intituler cette exposition « Horizon à de rares intervalles » pour signifier le chaos ambiant qui obstrue la vue. A la manière d’un géologue, c’est un travail à plusieurs couches, esthétiques et réflexives. On peut y voir de la beauté pure ou de la poésie. On peut y voir de la nostalgie. On peut y voir un manifeste.
Chaque courbe, chaque fil, chaque couleur appelle à la projection. Qu’y a-t-il de plus personnel que la perception d’un paysage ? L’enfance et la culture sont ici convoquées. Et dans l’œuvre d’Iris Hutegger, cette perception change à mesure que l’on approche ou s’éloigne de l’image, à la manière des hologrammes qui fascinent les petits.
Virtuose, Iris Hutegger a pourtant mis longtemps à se considérer pleinement comme une artiste. Arrivée d’Autriche en Suisse en 1990, la jeune femme travaille comme infirmière. A 24 ans, la vision d’une statue qu’elle ne peut s’offrir est un premier déclic. A trente ans, alors qu’elle se familiarise tout juste avec les musées, l’autodidacte s’inscrit aux cours du soir de l’école d’art de Zurich. Elle s’essaie à la terre, à la pierre et au dessin. La plasticienne garde une image joyeuse de ces premiers temps de création, lorsqu’elle ne bénéficiait d’aucune connaissance en histoire de l’art et ne subissait donc aucune influence. Une liberté qu’elle a retrouvé au fil des années.
Iris Hutegger brode des paysages et imagine des installations. De la terre et des fleurs dans une valise. Des pissenlits émergeant d’entre les lattes d’un parquet. Une chaise évidée donnant sur une photographie de paysage. Réflexions sur une nature hors sol.

Caroline Stevan.